L’inhabituel la rubrique du monde qui vient

Et ça bouge à la Chambre d’économie sociale et solidaire du Jura-Neuchâtel-Jura bernois. Dès le second semestre de cette année, vous pourrez découvrir régulièrement sur son site des textes écrits par Bernadette Oriet se rapportant à l’ESS, à son actualité, à des thématiques liées socio-économiques et parfois à des coups d’humeur. Ces textes n’engagent que son auteure. Évidemment que d’autres auteurs pourront y contribuer.

Penser l’économie autrement

La crise que nous vivons révèle une fois de plus que nous avons à opérer des transformations de tous ordres, tant sur le plan individuel que collectif. L’ESS, cette autre économie constitue une voie royale pour des changements. Encore faut-il que cette idée qui a été conceptualisée dans les années 90 par l’économiste  français Jean-Louis Laville s’enracine dans une pratique nouvelle. Ce qui est le cas pour certaines entreprises, associations et coopératives dans notre région mais aussi ailleurs en Suisse et dans le monde. Plus que jamais, il y a lieu de poursuivre nos efforts et cette rubrique a l’ambition d’y  contribuer.

L’ESS se fonde sur la manière de penser l’économique à partir du sujet social. Un thème que nous développerons au fur et mesure des rubriques en présentant des cas concrets. Mais pour l’heure, nous avons à sortir du confinement avec la responsabilité de ne pas reproduire ce qui est en train de nous conduire au désastre.

« Le XXIè siècle sera spirituel ou ne sera pas » affirmait Malraux. Que vient-faire ici le spirituel, me direz-vous ? Tout. D’abord, le spirituel n’est pas le religieux et partir des conditions de vie de l’être humain pour opérer des changements est essentiel. Vivre pour l’être humain signifie à la fois vivre biologiquement, être en relation avec d’autres et donner un sens à ses actes qui dépassent la réalité (conquête incessante de l’être spirituel). Nous aurons à rétablir une unité de sens à propos de la séparation (la dualité) que nous avons établie entre la vie et la mort, le corps et l’esprit, l’humanité et la nature, l’économique et le social. Nous aurons à nous réconcilier avec soi-même (qui n’est pas une chose) et avec la vie (qui n’est pas une marchandise). Sans ce travail en profondeur, il sera difficile de pouvoir opérer des transformations sur le long terme.

C’est au cœur de l’existence humaine que se situe l’économie. Elle est œuvre de vie et ne peut avoir d’autre sens que le service de la vie. Ce qui est en question dans l’économie, c’est la vie de notre espèce et la conquête de son statut d’humanité. Dès lors, l’acte économique ne saurait être réduit à la production, à l’échange et à la consommation de biens matériels et de services, ajustés par des prix et des quantités. Agir économiquement, c’est agir selon un principe de « raisonnabilité ». C’est la prise en compte simultanée de critères d’efficacité et éthiques en cherchant à réaliser des aménagements ordonnés au « comment vivre » et « pourquoi vivre » de la communauté humaine. L’économie neo-libérale s’est éloignée de manière abyssale de ce projet, au point que son analyse nous donne le vertige.

Il y a urgence de penser autrement et de faire advenir un monde autre. L’ESS au cœur d’Après-Bejune s’y emploie, plus qu’hier mais moins que demain si vous le voulez bien. 

Bernadette Oriet, mai 2020

Un défi de notre temps

Vivons-nous la fin de l’économie libérale, du règne du quantitatif et du tout matérialisme ? Beaucoup l’espèrent et s’emploient à formuler de nouveaux concepts et de nouvelles pratiques. Beaucoup pensent aussi que l’après-coronavirus ne sera plus comme avant. Quant à savoir si ces projets prendront racine, il est trop tôt pour le dire. Mais nous pouvons déjà émettre l’hypothèse que si le système économique va subir leurs coups de boutoir, ceux-ci ne parviendront pas à le contraindre de changer de paradigme.

Des actions disparates n’y suffiront pas ; il faudra une approche holistique et une révision en profondeur de l’approche scientiste (mathématique) qui sépare la raison et l’esprit, le quantitatif (conscience quantitative) et le qualitatif (conscience qualitative). Même dans le domaine social, les objectifs fixés doivent se traduire en résultats quantitatifs et mesurables. Nous vivons sous la houlette du chiffre et du déterminisme mathématique qui a déjà perverti l’essence même de l’humanité. Selon Ernest Renan (1848).

« Organiser scientifiquement l’humanité, tel est donc le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse mais légitime prétention»

Mais nous savons que l’être humain est capable d’adaptation mais aussi de résilience et de transcendance. L’immobilisme le condamnerait à sa disparition. En revanche, son instinct de survie (instinct animal), son aspiration à l’émancipation et ses capacités créatives l’incitent à tenter de nouvelles formules. Ainsi en est-il du système économique de notre ère moderne.

Dans la jungle des nouvelles économies, dont certaines sont enseignées dans les universités, essayons de repérer celle qui fait le plus de sens pour nous :

  • l’économie résiliente qui s’appuie sur l’auto-conservation et l’auto-régulation (référence à la résilience de Boris Cyrulnik)
  • l’économie de la sobriété solidaire – référence à Pierre Rabhi. Ici, la sobriété concerne la dépense énergétique
  • l’économie circulaire (système de boucles de rétroaction) – optimisation de l’utilisation des matières premières et des énergies
  • l’économie du partage, issue d’internet (sharing économie) – Warmshowers par ex.
  • l’économie du libre, nouveau modèle de gouvernance économique et technologique (inspiré du logiciel libre)
  • l’économie des Communs, pratique du Commun par la pérennisation du droit d’usage, abolition de la propriété
  • l’économie collaborative, modèle économique qui repose sur le partage et l’échange, forme d’économie révolutionnaire
  • la décroissance ou l’art du moins dans la consommation, dans la production, dans la distribution – notion apparue dans les années 1970 à la suite du rapport Meadows, le rapport des Limites. On ne peut continuer à croître indéfiniment dans un monde fini.
  • le développement durable – cette expression est apparue pour la première fois dans le Rapport Bruntland, en 1987 : « le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ». Le développement durable est une conception de la croissance et non pas un nouveau système économique.
  • l’économie sociale et solidaire (ESS). Ce concept développé en France par Jean-Louis Laville dans son livre paru en 1994 « Économie solidaire , une perspective internationale », est certainement le plus global, celui qui envisage d’inverser les priorités en économie. Dans son approche, elle englobe la défense de valeurs, la réconciliation des aspects sociaux et écologiques,  le privé et le public et fonde l’économie sur le principe de la solidarité.

L’ESS est donc celle que APRÈS-BEJUNE a choisi de promouvoir. En Suisse, nous avons encore beaucoup à faire pour qu’elle s’enracine dans la réalité quotidienne des gens et qu’elle parvienne à constituer un mouvement de fond.

Un défi de notre temps et pour notre futur.

Bernadette Oriet, octobre 2020

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