L’inhabituel la rubrique du monde qui vient

Vous pourrez découvrir régulièrement ici des textes écrits par Bernadette Oriet se rapportant à l’ESS, à son actualité, à des thématiques liées socio-économiques et parfois à des coups d’humeur. Ces textes n’engagent que son auteure. Évidemment que d’autres auteurs pourront y contribuer.

Pas de transition écologique sans mutation économique et sociale

« Scrute la nature, c’est là qu’est ton futur » disait déjà Léonard de Vinci (1452 – 1519).

Cette injonction sonne comme un ordre à réintégrer la nature que notre humanité a désertée dès l’aube de la civilisation industrielle et du progrès linéaire. Non seulement, elle s’en est séparée par la pensée mais elle a acquis la certitude de pouvoir la dominer au moyen des sciences et de la technique. Sans retenue et sans égard pour ce corps vivant, les sociétés humaines continuent à s’en servir et à l’exploiter.

Aujourd’hui, c’est elle qui nous met au défi de maintenir les conditions d’habitabilité des terrestres. Certes, les individus sont concernés à titre personnel mais la responsabilité de la collectivité est aussi engagée. Les gestes citoyens, aussi importants soient-ils, ne suffiront pas à inverser la tendance forte du réchauffement climatique. Convenons toutefois qu’il nous manque des éléments d’analyse pour déterminer quelle est la part des humains dans ce changement. La terre a toujours connu des périodes alternant refroidissements (glaciations) et réchauffements (mers dans nos régions). Ce qui, par contre, est nouveau, c’est l’accélération avec laquelle ce réchauffement s’opère. Dans un temps générationnel, nous parvenons désormais à observer ce changement. Voici une anecdote qui en atteste : j’ai vécu durant trois et demi dans les Andes péruviennes à 3’800 mètres d’altitude, une région où la limite des arbres se situait à 3’200 mètres. Nous gérions, pour le compte d’une Association locale, une École d’agriculture et 200 ha de terres, sur lesquelles aucun arbrisseau ne poussait. Trente ans plus tard, c’est une forêt qui couvre les terres sur lesquelles nous cultivions des pommes de terre et les restes de notre maison sont enfouis dans les arbres (le Centre a été détruit par le Sentier lumineux). C’est déstabilisant d’assister à une telle transformation.

Quelles peuvent bien être les clés dont nous disposons pour contrecarrer une telle progression ? Une première évidence : c’est aux humains de s’adapter à la nature. Cesser de la regarder et de la penser de l’extérieur, car elle constitue une partie de notre essence. Préparer nos esprits à l’apocalypse (dans le sens de dévoilement) et restaurer la réciprocité avec la terre, qui nous est donnée. Les sociétés traditionnelles avaient l’habitude de convoquer les dieux, soit la Terre-Mère, le Soleil, les Montagnes ou l’Eau pour leur faire des offrandes et les implorer d’intercéder en faveur de bonnes récoltes. Encore aujourd’hui, les mineurs des Andes requièrent la permission d’entrer dans la mine en payant une offrande à Tayta (le père en quechua), représenté physiquement par un grand mannequin noir. Elle consiste en chicha (boisson de maïs) et feuilles de coca.

L’économie capitaliste-matérialiste et la sécularisation de la société ont opéré une rupture radicale avec cette conception du lien vivant avec la nature. 

Elle a oublié que le principe du don et du contre-don est au fondement des sociétés humaines. La vie sociale est marquée de sceau de la fusion qui s’établit avec la nature et les forces spirituelles. Pour qu’elle continue à se montrer féconde et généreuse, la terre doit recevoir, de la part des humains, l’équivalent des extractions opérées à travers le monde. Avec l’avènement de la société industrielle, ils se contentent de lui donner des produits inertes (produits de synthèse, goudron…). En physique des particules élémentaires, ce sont les gluons qui sont porteurs de cette interaction et la force forte est responsable de la cohésion des protons et des neutrons au sein du noyau de l’atome. Le monde macroscopique est en quelque sorte une réplique du monde microscopique et par analogie, une interaction forte lie aussi les humains et la nature, ce qui leur interdit de rompre ce trait d’union au risque de provoquer des cataclysmes.

Aujourd’hui, nous sommes confrontés à cette réalité-là et nous n’avons d’autre choix que de changer de paradigme. Encore une fois, c’est un autre rapport à la terre, aux humains et au sens que nous avons à inventer. Une révolution économique, sociale et écologique que l’ESS est à même d’initier ou de renforcer. Avant d’emprunter le chemin des pratiques concrètes, il faut reconnaître que la nature et l’humain c’est UN ; que l’abstrait et le concret c’est UN ; que l’économique et le social c’est UN et que le corps et l’esprit c’est UN. Si nous sortons de notre pensée binaire, nous aurons, à coup sûr, plus de chances de pouvoir satisfaire nos besoins matériels et immatériels d’humain et de développer des capacités relationnelles innovantes avec nos pairs et notre environnement.

Bernadette Oriet, février 2021


Demain sera autrement

Non seulement parce que la vie s’écoulant obéit à la logique du « tout change ». Mais aussi par le fait que la crise actuelle nous fait ressentir de nouvelles vibrations et aspirations. Je ne veux pas jouer les prophètes mais tenter d’exprimer les aspirations essentielles que les humains auront à traduire en relations nouvelles et en actes concrets, dès aujourd’hui.

Changer, disions-nous ! C’est notre condition d’être au monde et il n’y a pas de doutes que nous emprunterons de nouveaux chemins. Des changements qui ne seront pas déterminés si nous acceptons de les soumettre à notre liberté de choix. Changer et choisir, tels sont les défis auxquels l’humanité a été confrontée dès qu’elle a acquis la conscience.

Parmi les vibrations que nous sentons, il y a ce besoin de se libérer de notre prétention à maîtriser le temps et l’espace pour faire place à l’aléatoire et à la fluidité. Il y a cette fatigue au tout matérialisme, au tout comptable, aux innombrables algorithmes. Seules 12 plantes supportent les 75% de nos besoins alimentaires alors que nos corps ont besoin de diversité. Il y a aussi les ritournelles des médias scandées chaque jour jusqu’à l’absurde et qui nous placent dans l’indignation. Dans quel but ? Probablement pour nous divertir du vrai bruit du monde.

Les humains ne vont pas échapper à leur condition, à leur ex-sistence (leur vie en dehors de l’UN). Et nous savons que l’ESS est un système capable de renouveler les rapports entre les dimensions sociales, individuelles, économiques et écologiques. Notre système socio-économique tente, depuis des générations, de mettre les humains en boîte, convaincu de tout pouvoir maîtriser, mais il est aujourd’hui confronté aux perturbations mondiales provoquées par une nanoparticule de coronavirus dont le diamètre moyen est de 0,125 nanomètre (1 nm représente un milliardième de mètre) !!! Ni les scientifiques, ni les économistes, ni les penseurs n’avaient imaginé subir une telle « revanche » de la nature.

Rien n’est prévisible et nous en sommes réduits à l’humilité. Mais ce à quoi les humains ne pourront échapper, c’est à ce quelque chose qui se loge au plus profond de la conscience humaine qui peut rendre les hommes plus solidaires et plus justes. Ce quelque chose, c’est l’esprit, celui qui donne du sens à ce que chacun fait.

Les changements fiables que nous réussirons à opérer dépendront fatalement de notre capacité à faire confiance à notre destinée.

Souvenons-nous que :

« Le monde ayant éternellement besoin de vérité, aura éternellement besoin d’Héraclite », Nietzsche

« Cet univers
le même de toute chose
nul ni dieu ni homme ne l’a fait
mais toujours il était et il sera
feu toujours vivant
S’allumant en mesure
s’éteignant en mesure. », Héraclite

« On ne peut pas entrer deux fois dans le même fleuve », Héraclite

 Bernadette Oriet, décembre 2020


Un défi de notre temps

Vivons-nous la fin de l’économie libérale, du règne du quantitatif et du tout matérialisme ? Beaucoup l’espèrent et s’emploient à formuler de nouveaux concepts et de nouvelles pratiques. Beaucoup pensent aussi que l’après-coronavirus ne sera plus comme avant. Quant à savoir si ces projets prendront racine, il est trop tôt pour le dire. Mais nous pouvons déjà émettre l’hypothèse que si le système économique va subir leurs coups de boutoir, ceux-ci ne parviendront pas à le contraindre de changer de paradigme.

Des actions disparates n’y suffiront pas ; il faudra une approche holistique et une révision en profondeur de l’approche scientiste (mathématique) qui sépare la raison et l’esprit, le quantitatif (conscience quantitative) et le qualitatif (conscience qualitative). Même dans le domaine social, les objectifs fixés doivent se traduire en résultats quantitatifs et mesurables. Nous vivons sous la houlette du chiffre et du déterminisme mathématique qui a déjà perverti l’essence même de l’humanité. Selon Ernest Renan (1848).

« Organiser scientifiquement l’humanité, tel est donc le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse mais légitime prétention»

Mais nous savons que l’être humain est capable d’adaptation mais aussi de résilience et de transcendance. L’immobilisme le condamnerait à sa disparition. En revanche, son instinct de survie (instinct animal), son aspiration à l’émancipation et ses capacités créatives l’incitent à tenter de nouvelles formules. Ainsi en est-il du système économique de notre ère moderne.

Dans la jungle des nouvelles économies, dont certaines sont enseignées dans les universités, essayons de repérer celle qui fait le plus de sens pour nous :

  • l’économie résiliente qui s’appuie sur l’auto-conservation et l’auto-régulation (référence à la résilience de Boris Cyrulnik)
  • l’économie de la sobriété solidaire – référence à Pierre Rabhi. Ici, la sobriété concerne la dépense énergétique
  • l’économie circulaire (système de boucles de rétroaction) – optimisation de l’utilisation des matières premières et des énergies
  • l’économie du partage, issue d’internet (sharing économie) – Warmshowers par ex.
  • l’économie du libre, nouveau modèle de gouvernance économique et technologique (inspiré du logiciel libre)
  • l’économie des Communs, pratique du Commun par la pérennisation du droit d’usage, abolition de la propriété
  • l’économie collaborative, modèle économique qui repose sur le partage et l’échange, forme d’économie révolutionnaire
  • la décroissance ou l’art du moins dans la consommation, dans la production, dans la distribution – notion apparue dans les années 1970 à la suite du rapport Meadows, le rapport des Limites. On ne peut continuer à croître indéfiniment dans un monde fini.
  • le développement durable – cette expression est apparue pour la première fois dans le Rapport Bruntland, en 1987 : « le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ». Le développement durable est une conception de la croissance et non pas un nouveau système économique.
  • l’économie sociale et solidaire (ESS). Ce concept développé en France par Jean-Louis Laville dans son livre paru en 1994 « Économie solidaire , une perspective internationale », est certainement le plus global, celui qui envisage d’inverser les priorités en économie. Dans son approche, elle englobe la défense de valeurs, la réconciliation des aspects sociaux et écologiques,  le privé et le public et fonde l’économie sur le principe de la solidarité.

L’ESS est donc celle que APRÈS-BEJUNE a choisi de promouvoir. En Suisse, nous avons encore beaucoup à faire pour qu’elle s’enracine dans la réalité quotidienne des gens et qu’elle parvienne à constituer un mouvement de fond.

Un défi de notre temps et pour notre futur.

Bernadette Oriet, octobre 2020


Penser l’économie autrement

La crise que nous vivons révèle une fois de plus que nous avons à opérer des transformations de tous ordres, tant sur le plan individuel que collectif. L’ESS, cette autre économie constitue une voie royale pour des changements. Encore faut-il que cette idée qui a été conceptualisée dans les années 90 par l’économiste  français Jean-Louis Laville s’enracine dans une pratique nouvelle. Ce qui est le cas pour certaines entreprises, associations et coopératives dans notre région mais aussi ailleurs en Suisse et dans le monde. Plus que jamais, il y a lieu de poursuivre nos efforts et cette rubrique a l’ambition d’y  contribuer.

L’ESS se fonde sur la manière de penser l’économique à partir du sujet social. Un thème que nous développerons au fur et mesure des rubriques en présentant des cas concrets. Mais pour l’heure, nous avons à sortir du confinement avec la responsabilité de ne pas reproduire ce qui est en train de nous conduire au désastre.

« Le XXIè siècle sera spirituel ou ne sera pas » affirmait Malraux. Que vient-faire ici le spirituel, me direz-vous ? Tout. D’abord, le spirituel n’est pas le religieux et partir des conditions de vie de l’être humain pour opérer des changements est essentiel. Vivre pour l’être humain signifie à la fois vivre biologiquement, être en relation avec d’autres et donner un sens à ses actes qui dépassent la réalité (conquête incessante de l’être spirituel). Nous aurons à rétablir une unité de sens à propos de la séparation (la dualité) que nous avons établie entre la vie et la mort, le corps et l’esprit, l’humanité et la nature, l’économique et le social. Nous aurons à nous réconcilier avec soi-même (qui n’est pas une chose) et avec la vie (qui n’est pas une marchandise). Sans ce travail en profondeur, il sera difficile de pouvoir opérer des transformations sur le long terme.

C’est au cœur de l’existence humaine que se situe l’économie. Elle est œuvre de vie et ne peut avoir d’autre sens que le service de la vie. Ce qui est en question dans l’économie, c’est la vie de notre espèce et la conquête de son statut d’humanité. Dès lors, l’acte économique ne saurait être réduit à la production, à l’échange et à la consommation de biens matériels et de services, ajustés par des prix et des quantités. Agir économiquement, c’est agir selon un principe de « raisonnabilité ». C’est la prise en compte simultanée de critères d’efficacité et éthiques en cherchant à réaliser des aménagements ordonnés au « comment vivre » et « pourquoi vivre » de la communauté humaine. L’économie neo-libérale s’est éloignée de manière abyssale de ce projet, au point que son analyse nous donne le vertige.

Il y a urgence de penser autrement et de faire advenir un monde autre. L’ESS au cœur d’Après-Bejune s’y emploie, plus qu’hier mais moins que demain si vous le voulez bien. 

Bernadette Oriet, mai 2020

Scroll to top